Et lorsque nous regardons ensuite notre production, la tentation est grande de chercher une explication.
« J’ai utilisé beaucoup de noir. Est-ce que cela signifie que je vais mal ? »
« Elle a peint en rouge. Est-elle en colère ? »
« Cet enfant ne choisit que du bleu. Est-il triste ? »
Les couleurs peuvent effectivement participer à notre expérience émotionnelle. Des recherches récentes suggèrent même que des activités structurées autour de la couleur peuvent contribuer à réduire le stress ou l’anxiété dans certains contextes.
Mais cela ne signifie pas que chaque couleur possède une signification psychologique fixe. Et surtout, cela ne nous autorise pas à analyser une personne en regardant simplement les couleurs de sa production.
Une couleur peut ouvrir une question. Elle ne donne pas automatiquement la réponse.
Pourquoi associons-nous si facilement les couleurs aux émotions ?
Nous parlons volontiers de « voir rouge », d’« avoir des idées noires », de « rire jaune » ou de « voir la vie en rose ».
Les couleurs sont présentes dans notre langage émotionnel, dans les contes, les vêtements, les cérémonies, les panneaux de signalisation, la décoration et la publicité. Nous apprenons progressivement à leur attribuer certaines significations.
Une partie de ces associations semble largement partagée. Les couleurs sombres sont, par exemple, plus souvent rapprochées d’émotions désagréables, tandis que des couleurs lumineuses sont fréquemment associées à des émotions plus agréables. La luminosité et la saturation comptent d’ailleurs autant que la teinte elle-même : un bleu très clair n’est pas perçu de la même manière qu’un bleu presque noir.
Cependant, ces tendances générales ne forment pas un dictionnaire universel.
Une étude publiée en 2024 a comparé les associations entre couleurs et émotions chez des locuteurs espagnols et mandarins. Les chercheurs ont observé certaines ressemblances globales, mais aussi des différences pour des couleurs précises. Le blanc, par exemple, était davantage associé au soulagement et au contentement chez les participants hispanophones, alors qu’il évoquait plus souvent la tristesse et la déception chez les participants sinophones.
Le mode de présentation modifiait également les réponses. Entendre ou lire le mot « rouge » ne produisait pas exactement les mêmes associations que regarder un échantillon rouge. Chez les participants hispanophones, 88 % associaient le mot rouge à la colère, contre seulement 28 % lorsqu’ils regardaient effectivement une surface rouge. Cette étude révèle donc un mélange de ressemblances, de différences culturelles et d’effets liés au contexte.
La couleur n’arrive jamais seule. Elle arrive avec une langue, une culture, un souvenir, une matière, une lumière et une histoire personnelle.
Que montre la nouvelle étude sur la thérapie par la couleur ?
Une étude à paraître dans le numéro d’octobre 2026 de l’European Journal of Integrative Medicine, mais déjà accessible en ligne, apporte un nouvel élément au dossier.
Les chercheurs ont mené un essai contrôlé randomisé auprès de 60 patients recevant un traitement par hémodialyse. Les participants ont été répartis entre un groupe bénéficiant d’une intervention structurée autour de la couleur et un groupe ne recevant pas cette intervention.
Le programme comportait huit séances de 45 minutes réparties sur huit semaines. Avant et après l’intervention, les chercheurs ont évalué la dépression, l’anxiété, le stress et la qualité de vie des participants à l’aide de questionnaires standardisés.
À la fin des huit semaines, le groupe ayant participé aux séances présentait une diminution plus importante des scores de dépression, d’anxiété et de stress. Une amélioration de la qualité de vie était également observée. Les tailles d’effet annoncées par les auteurs sont particulièrement élevées.
Ces résultats sont encourageants. Ils montrent qu’une activité structurée autour de la couleur peut constituer une ressource complémentaire dans un contexte médical éprouvant. Une séance de dialyse est longue, répétitive et souvent chargée d’inquiétude. Pouvoir orienter son attention vers une activité visuelle et créative peut transformer la manière de vivre ce temps.
Il faut néanmoins rester prudent.
L’étude porte sur un petit échantillon recruté dans un seul établissement. Le groupe témoin ne pratiquait pas une autre activité comparable. Il est donc difficile de savoir quelle part du résultat vient spécifiquement des couleurs et quelle part vient du temps consacré à une activité, du détournement de l’attention, de l’engagement personnel ou du sentiment d’être accompagné.
Cette recherche étudie par ailleurs une « thérapie par la couleur ». Elle ne suffit pas à évaluer l’ensemble d’une démarche d’art-thérapie, qui comprend aussi la création, les matériaux, la relation d’accompagnement, la verbalisation éventuelle et le sens donné à l’expérience.
Autrement dit, l’étude ne démontre pas que le bleu soigne l’anxiété ou que le jaune fait disparaître la tristesse.
Elle suggère qu’une expérience organisée autour des couleurs peut avoir un intérêt dans un contexte précis.
La couleur agit-elle seule ?
Une autre étude publiée en 2026 propose un cadre associant trois dimensions : le thème de l’œuvre, ses caractéristiques chromatiques et les émotions rapportées par les personnes qui la regardent.
Les chercheurs ont travaillé à partir de grands ensembles de données contenant des œuvres et des milliers d’attributions émotionnelles. Ils ont constaté que l’on comprenait mieux les réactions rapportées lorsque le thème et la couleur étaient étudiés ensemble plutôt que lorsque la couleur était considérée isolément.
Les paysages naturels utilisant des couleurs froides étaient, par exemple, fréquemment associés à des émotions calmes et agréables. Mais que produit exactement cet effet ? Le bleu ? La représentation de la nature ? Le souvenir d’un paysage ? L’association entre ces différents éléments ?
L’étude ne permet pas de les séparer complètement. Elle porte également sur les émotions déclarées devant des œuvres et non sur l’efficacité clinique d’une séance d’art-thérapie. Le cadre « Theme-Color-Emotion » nous aide surtout à comprendre que les réactions à une image résultent d’une combinaison.
C’est peut-être l’idée la plus importante à retenir : une couleur ne provoque pas mécaniquement une émotion ; elle prend place dans une expérience.
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