Art-thérapie et deuil : pourquoi créer peut aider quand les mots ne suffisent plus

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Il reste parfois une tasse que personne n’ose déplacer. Un manteau dans l’entrée. Un message vocal que l’on écoute, puis que l’on referme aussitôt. Après un décès, les objets ordinaires changent de poids. Ils ne sont plus seulement des objets : ils deviennent des points de contact avec une réalité que l’esprit connaît, mais que toute la personne n’a pas encore intégrée.

Dans ces moments-là, parler peut aider. Mais parler ne suffit pas toujours. Les mêmes phrases reviennent, ou aucune phrase ne vient. La douleur peut se présenter sous forme d’images, de sensations, de gestes interrompus, de colère, de fatigue, parfois même d’un étrange sentiment d’irréalité.

L’art-thérapie ne promet pas de faire disparaître cette douleur. Elle ne remplace ni le temps, ni les proches, ni un accompagnement psychologique ou médical lorsqu’il est nécessaire. Elle peut cependant offrir un espace où l’expérience du deuil devient manipulable autrement : par une couleur, une matière, une trace, un assemblage, une image que l’on peut regarder, déplacer, recouvrir ou transformer.

C’est peut-être là sa fonction la plus juste : la création ne remplit pas le vide laissé par la perte. Elle peut lui donner une forme, une limite et parfois une place nouvelle.

Le deuil n’est pas une suite d’étapes à réussirImage representant une femme dessinant pour illustrer l article art therapie et deuil donner une forme a l absence

Le modèle des « cinq étapes du deuil » est devenu si populaire qu’il donne parfois l’impression qu’une personne devrait passer successivement par le déni, la colère, le marchandage, la dépression puis l’acceptation. Or ce schéma n’a pas été conçu à l’origine comme une trajectoire universelle des personnes endeuillées. Les recherches contemporaines décrivent un processus bien plus variable, fait de retours, d’accalmies, de reprises et de moments de désorganisation.

Le modèle du double processus proposé par Margaret Stroebe et Henk Schut offre une image plus fidèle. La personne endeuillée oscille entre deux orientations. Par moments, elle se tourne vers la perte : elle pense à la personne décédée, ressent le manque, revisite les circonstances, pleure ou cherche un sens. À d’autres moments, elle se tourne vers la restauration : elle gère le quotidien, apprend de nouveaux rôles, se repose de la douleur, rit, travaille, crée ou recommence à faire des projets.

Cette oscillation n’est pas une incohérence. Elle constitue une manière de réguler une expérience trop vaste pour être affrontée en continu. Rire un après-midi ne trahit pas la personne disparue. Être de nouveau submergé quelques semaines plus tard ne signifie pas que tout le chemin accompli est perdu.

Pourquoi les mots ne suffisent pas toujours

Le deuil touche à la fois la pensée, le corps, l’identité, les habitudes et les relations. Il modifie aussi la manière dont nous nous racontons notre propre vie. Qui suis-je désormais si je ne suis plus son conjoint, sa fille au quotidien, son ami que l’on appelle chaque dimanche ? Que deviennent les projets qui supposaient sa présence ?

Une conversation oblige souvent à organiser l’expérience dans un ordre : un début, une cause, une conséquence. La création autorise davantage de simultanéité. Une même feuille peut contenir l’amour et la colère, la présence et l’absence, un souvenir précis et une zone restée blanche. Elle ne demande pas de choisir immédiatement entre des émotions contradictoires.

Ce détour par la matière n’est pas un contournement de la réalité. Il peut devenir une autre façon de l’approcher. À condition, bien sûr, que l’image ne soit pas interprétée de l’extérieur comme un test. Une tache noire n’a pas une signification universelle. Un fil coupé, une maison vide ou une couleur vive ne disent rien à eux seuls. La personne qui crée reste la première interprète de son travail.

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Quatre fonctions possibles de la création dans le deuil

Donner une forme à ce qui déborde

Une émotion sans contour peut envahir tout l’espace intérieur. La déposer sur un support ne la supprime pas, mais la rend partiellement extérieure. La feuille, l’argile ou le collage deviennent une surface de rencontre : « ceci est en moi, mais ce n’est pas tout moi ». On peut s’en approcher, s’en éloigner, reprendre le travail plus tard.

Dans une étude qualitative portant sur un programme associant art et récit, plusieurs participants ont décrit les objets créés comme des supports capables de contenir une partie de leur expérience. Ce témoignage n’est pas une preuve d’efficacité au sens d’un essai clinique, mais il aide à comprendre pourquoi un objet concret peut compter : il donne au vécu une adresse visible.

Osciller entre la perte et la vie qui continue

Une séance peut alterner entre un moment tourné vers l’absence et un moment tourné vers les ressources présentes. Créer une image d’un souvenir peut rapprocher de la perte. Choisir ensuite une couleur qui représente ce qui soutient aujourd’hui, réparer un papier déchiré sans effacer la déchirure ou terminer par un geste d’ancrage peut ramener vers la restauration.

Chez treize enfants endeuillés ayant participé à six séances individuelles d’art-thérapie, une petite étude a observé une diminution des affects négatifs, sans augmentation significative des affects positifs. Sa portée est limitée par la taille de l’échantillon, mais son intérêt théorique est réel : aller mieux ne signifie pas produire artificiellement de la joie. Il peut d’abord s’agir de rendre les émotions pénibles un peu plus tolérables et mobiles.

Transformer le lien plutôt que l’effacer

Pendant longtemps, certains modèles ont assimilé l’adaptation au deuil à un détachement progressif. Les travaux sur les « liens continus » décrivent une réalité plus nuancée. Beaucoup de personnes conservent une relation intérieure avec la personne décédée à travers des souvenirs, des objets, des gestes, des valeurs transmises ou un sentiment de présence.

Une revue systématique de 79 études montre que ces liens peuvent apporter du réconfort, soutenir l’identité et participer à la reconstruction du sens. Ils peuvent aussi être associés à de la détresse. Tout dépend de la manière dont le lien est vécu, de sa souplesse et du contexte. En art-thérapie, il ne s’agit donc ni d’encourager systématiquement le maintien du lien, ni d’exiger une séparation. Il s’agit d’explorer ce qui permet à la relation de changer de forme sans empêcher la vie actuelle d’exister.

Une création ne ferme pas la relation. Elle peut lui donner une autre adresse.

Retrouver une place d’auteur

La mort impose un événement qui n’a pas été choisi. Le geste créatif, lui, réintroduit de petites décisions : prendre ce morceau, refuser cette couleur, déchirer, relier, laisser vide, recommencer. Ces décisions ne donnent aucun contrôle sur la perte. Elles peuvent toutefois restaurer une expérience d’agentivité : la capacité d’agir dans un espace limité et sûr.

Cette dimension est particulièrement importante lorsque le deuil bouleverse l’identité. La création ne raconte pas seulement qui était la personne disparue ; elle peut aussi accompagner la question plus discrète et parfois culpabilisante : qui suis-je maintenant, et comment puis-je continuer sans renier ce qui a compté ?

Ce que montrent réellement les études sur l’art-thérapie et le deuil

Les données disponibles sont encourageantes, mais leur niveau de preuve reste limité. La revue systématique de Weiskittle et Gramling a réuni 27 études consacrées aux modalités visuelles auprès de personnes endeuillées. Les protocoles et les mesures étaient trop différents pour calculer un effet global. La synthèse relève surtout des évolutions autour de la construction du sens et des liens continus. Pour la détresse générale, le fonctionnement, la dépression et l’anxiété, les résultats étaient modestes et parfois contradictoires.

Une étude publiée en 2025 auprès de 48 étudiants endeuillés a comparé huit semaines d’art-thérapie de groupe centrée sur le mandala à un groupe contrôle. Les auteurs ont observé une diminution des scores de deuil, de dépression et d’anxiété, ainsi qu’une hausse de la croissance personnelle, encore visible deux mois plus tard. Le résultat mérite l’attention, mais il porte sur un petit groupe, un âge particulier et une méthode très spécifique.

En septembre 2026, une autre étude a évalué un programme de huit semaines associant pleine conscience et art-thérapie auprès de douze jeunes adultes endeuillés au Pakistan. Seuls six ont reçu le programme. Le groupe intervention a progressé sur la croissance post-traumatique, la pleine conscience et l’auto-compassion. Là encore, ce travail constitue un signal, pas une conclusion : l’échantillon est minuscule, les participants ne présentaient pas de trouble de deuil prolongé et l’intervention mêlait plusieurs ingrédients.

Ces résultats nous invitent à tenir deux idées ensemble. Premièrement, la création accompagnée possède un potentiel réel pour soutenir certaines dimensions de l’adaptation au deuil. Deuxièmement, nous ne disposons pas encore d’études assez nombreuses, homogènes et robustes pour affirmer qu’elle réduit à elle seule les symptômes du deuil dans toutes les situations.

Ce que l’art-thérapie ne peut pas promettre

L’art-thérapie n’accélère pas un calendrier universel du deuil, puisqu’un tel calendrier n’existe pas. Elle ne garantit pas l’acceptation, ne produit pas mécaniquement une croissance post-traumatique et ne transforme pas toute création en expérience apaisante. Une image peut rapprocher d’un souvenir difficile. Une matière peut réveiller une sensation. Un rituel peut être soutenant pour une personne et insupportable pour une autre.

Le deuil ordinaire, même très douloureux, n’est pas en soi une maladie. Mais lorsque la souffrance reste durablement envahissante, que le fonctionnement quotidien se dégrade fortement, que l’isolement devient extrême ou que des idées suicidaires apparaissent, une évaluation par un professionnel de santé mentale est nécessaire. Dans ces situations, l’art-thérapie peut éventuellement s’intégrer à un accompagnement plus large ; elle ne doit pas servir à retarder des soins adaptés.

Le cadre thérapeutique compte autant que le médium

Ce n’est pas le fusain, l’argile ou le mandala qui soigne par lui-même. L’effet dépend du cadre, de l’alliance, du rythme, de la liberté de ne pas faire, du droit de ne pas montrer et de la façon dont la personne peut donner son propre sens à ce qu’elle a créé.

Dans le deuil, la prudence demande de ne pas forcer le récit du décès, de ne pas proposer trop tôt un rituel de séparation et de ne jamais interpréter une production à la place de son auteur. Le professionnel observe aussi les réactions corporelles, ajuste l’intensité et sait interrompre un exercice lorsque la personne se sent débordée.

Autrement dit, une médiation artistique n’est pas automatiquement de l’art-thérapie. Ce qui fait la différence, c’est la relation thérapeutique et la manière dont le processus créatif est accueilli, contenu et relié à l’expérience singulière de la personne.

Exercice d’art-thérapie doux : les deux rives et le fil

Cet exercice peut être réalisé seul si le deuil n’est pas trop récent ni trop envahissant. Il ne remplace pas un accompagnement. Si une émotion devient trop intense, arrêtez, regardez autour de vous, posez les pieds au sol et revenez-y seulement si vous vous sentez suffisamment en sécurité.

Prenez une feuille en format paysage et tracez deux zones sans chercher à les rendre symétriques.

Dans la première zone, choisissez une couleur, une forme ou une matière pour représenter ce qui manque aujourd’hui. Vous n’avez pas besoin de dessiner la personne ni de raconter le décès.

Dans la seconde zone, placez ce qui vous aide à rester en lien avec la vie présente : une habitude, une personne, un lieu, un besoin ou simplement une couleur respirable.

Reliez les deux zones par un fil réel, un trait ou une succession de petits signes. Modifiez ce lien jusqu’à ce qu’il vous paraisse supportable : continu, interrompu, noué, souple ou presque invisible.

Regardez l’ensemble et terminez cette phrase : « Aujourd’hui, je peux laisser une place à… » Vous pouvez aussi choisir de ne rien écrire.

L’objectif n’est pas de produire une belle image ni de représenter correctement votre deuil. Il est d’observer comment votre main organise, pour quelques minutes, la coexistence de la perte et de ce qui continue.

Créer pour que l’absence puisse changer de place

Nous parlons souvent du deuil comme d’un chemin à parcourir. L’image est utile, mais elle laisse croire qu’il existerait un point d’arrivée où l’absence ne ferait plus mal. Peut-être vaut-il mieux penser le deuil comme une relation qui change de forme.

L’art-thérapie peut accompagner cette transformation parce qu’elle accepte ce que le langage ordinaire supporte mal : les contradictions, les retours, les silences et les traces. Elle permet d’approcher la douleur sans y rester enfermé, puis de revenir vers la vie sans effacer ce qui a été aimé.

Créer ne signifie pas tourner la page. Cela peut signifier apprendre à écrire autour de l’absence, jusqu’à ce qu’une histoire redevienne possible.

Pour approfondir

Si cette réflexion vous parle et que vous accompagnez des personnes endeuillées, le module de perfectionnement « Art-thérapie et deuil » propose un cadre pour penser des médiations adaptées aux deuils récents, anciens, complexes ou silencieux. En visioconférence le jeudi 24 septembre 2026 de 9h à 13h (puis en replay UNIQUEMENT pour les personnes certifiées ou élèves de l'école) - Découvrir le module sur le site de l’école.


Sources

Qadir, R. et Munir, M. (2026). Adaptation and evaluation of a mindfulness-based art therapy program for enhancing post-traumatic growth, self-compassion, and mindfulness in bereaved young adults. https://doi.org/10.1016/j.aip.2026.102500

Li, J.-J. et al. (2025). The effects of mandala group art therapy on bereaved college students: An exploratory study. https://doi.org/10.1016/j.actpsy.2025.105399

Weiskittle, R. E. et Gramling, S. E. (2018). The therapeutic effectiveness of using visual art modalities with the bereaved: a systematic review. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/29440940/

Macpherson et al. Exploring the Impacts of an Art and Narrative Therapy Program on Participants’ Grief and Bereavement Experiences. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC11528868/

Hewson, H. et al. (2024). The impact of continuing bonds following bereavement: A systematic review. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37336784/

Stroebe, M. et Schut, H. (1999). The dual process model of coping with bereavement: rationale and description. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/10848151/

Green, D., Karafa, K. et Wilson, S. (2021). Art Therapy With Grieving Children: Effect on Affect in the Dual-Process Model. https://eric.ed.gov/?id=EJ1323086

Nosmas Yung-Hing, M.-C. (2025). Comment la création d’un rituel funéraire symbolique en art-thérapie peut-elle favoriser la résolution d’un deuil parental non élaboré ? https://doi.org/10.3917/heg.154.0055

Avis, K. A. et al. (2021). Stages of Grief Portrayed on the Internet: A Systematic Analysis and Critical Appraisal. https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2021.772696/full

Organisation mondiale de la Santé. Descriptions cliniques et exigences diagnostiques pour les troubles mentaux de la CIM-11. https://www.who.int/publications/i/item/9789240077263


 

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FAQ - L'essentiel à retenir

L’art-thérapie peut-elle faire disparaître la douleur du deuil ?

Non. Elle ne supprime ni la perte ni les vagues de tristesse. Elle peut offrir un cadre pour exprimer, symboliser et transformer la relation à ce qui a été perdu, afin que la douleur devienne parfois plus contenue et plus mobile.

Faut-il savoir dessiner pour faire de l’art-thérapie pendant un deuil ?

Non. La qualité esthétique n’est pas l’objectif. Le choix d’une matière, un geste, un collage ou même un espace laissé vide peuvent suffire à travailler avec l’expérience vécue.

Le deuil suit-il vraiment cinq étapes ?

Les recherches ne valident pas une succession universelle et linéaire de cinq étapes. Le vécu du deuil varie fortement et peut osciller entre des moments tournés vers la perte et d’autres tournés vers la reprise du quotidien.

Pourquoi créer peut-il aider quand les mots manquent ?

Une image ou un objet permet de réunir plusieurs émotions contradictoires sans les organiser immédiatement en récit. Le support rend aussi l’expérience partiellement extérieure : on peut la regarder, la déplacer et y revenir à son rythme.

Quand faut-il demander une aide spécialisée ?

Lorsque la souffrance reste durablement envahissante, empêche fortement de fonctionner, conduit à un isolement extrême ou s’accompagne d’idées suicidaires, il faut contacter un professionnel de santé mentale. L’art-thérapie peut alors compléter un accompagnement adapté, mais ne le remplace pas.

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